5 mars 2019

Le journalisme sportif est-il encore utile ? Épisode 2 : Médias traditionnels, l’heure de se réinventer

#Association. Streamings, livetweets, blogs, vidéos Youtube… Internet a démocratisé une multitude  de nouveaux moyens de suivre le sport et de s’informer. Déclarations des acteurs, compositions d’équipe, résultats sportifs : tout est à portée de clic, sans besoin d’ouvrir un journal ou d’allumer son poste de radio ou de télé. Comment les médias sportifs se sont ils adaptés à cette nouvelle ère de l’information ? Cette semaine, découvrez le deuxième épisode de notre mini-série : médias traditionnels, l’heure de se réinventer.

“Les notes des joueurs après un match, je trouve que ça donne une identité au titre de presse, quelque chose que les autres n’auront pas. Je ne veux pas savoir à quelle minute le carton jaune a été donné, ça je le trouve en instantané sur le web. Par contre, la note, si je n’achète pas Le Courrier de l’Ouest, je ne l’aurais pas”, confie Pierre Naudet, ancien journaliste sportif de presse régionale. Il met le doigt sur le besoin crucial pour les médias traditionnels de réaffirmer leur identité au milieu de la nuée de nouveaux médias. L’identité se traduit souvent par la valeur ajoutée du journal. “Notre valeur ajoutée, c’est ce qu’on ne retrouve pas ou peu ailleurs”, analyse Pierre-Yves Croix, chef des sports au Courrier de l’Ouest.

Les faits, avec le développement d’internet et des réseaux sociaux, sont devenus très accessibles. Alors pour se différencier, les relater ne suffit plus. L’AFP Sports essaie depuis plusieurs années de “développer les enquêtes, les analyses et les décryptages”. Et puis, les sites d’informations ont l’avantage de l’instantanéité vis-à-vis aux journaux papiers, soumis au timing du “bouclage”. Les journaux, en revanche, ont eux l’avantage d’avoir plus de recul, ce dont le public est plus demandeur, d’après Jean-Marie Charon, sociologue des médias. “Le public est prêt à payer pour du contenu très long”, poursuit-il, en témoigne l’essor du scrollytelling (mélange d’écrits, d’images et de vidéos) et d’autres long formats web comme L’Equipe Explore.

Le reportage, la force de la presse locale

Pour garder l’attention du lectorat, il faut aussi trouver de nouveaux formats, plus innovants et inédits “comme le travail sur la data, l’utilisation des techniques de jeux, les newsgame, tout ce qui tourne autour du fact checking”, qui est, toujours selon Jean-Marie Charon, “une technique traditionnelle et nouvelle à la fois”. Cela veut-il dire que les grands organes de presse sportive doivent se priver de relater des informations à faible valeur ajoutée ? Pas du tout, selon Emmanuel Esseul et Pierre-Yves Croix. Le lectorat demande à avoir son classement récapitulatif des compétitions sportives, avec celui de la Ligue 1 de football au coeur de l’attention. Pierre-Yves Croix ajoute cependant que la valeur ajoutée est nécessaire pour offrir une information de qualité au lecteur. ”La valeur ajoutée, aujourd’hui, se retrouve encore plus qu’avant dans l’analyse, le commentaire, la mise en perspective, mais aussi le reportage. De manière générale, c’est du complément au fait. On se donne le temps de faire des reportages, d’aller dans des endroits où d’autres n’iront pas.” Confronté à l’avis de l’ancien journaliste Pierre Naudet sur l’exemple de la notation des joueurs du football, abandonnée, dans Le Courrier de l’Ouest, il se défend : “Ça reste une forme journalistique parmi tant d’autres, une analyse mise sous forme de notes. Ça a une bonne lisibilité, mais l’important reste l’analyse, et l’éclairage sur les joueurs.

À l’AFP également, les brèves ne sont pas toutes abandonnées. “La valeur ajoutée passe par des choix. Certains scores ne sont plus donnés. Ceux qui les veulent sauront les trouver sur des sites spécialisés.” Pour Eric Lagneau, ce temps gagné, l’AFP essaie de le transformer en plus-value. La valeur ajoutée passe par de nouvelles organisations. “Lors des Jeux Olympiques ou lors des Coupes du Monde, les brèves sont réalisées par les journalistes desk à l’aide des télévisions officielles. Les envoyés spéciaux analysent, réalisent des entretiens, des reportages magazines et prennent la température.“Le service des sports devient un service normal et une des bonnes évolutions, c’est le fait d’enquêter”, poursuite Eric Lagneau. La valeur ajoutée peut néanmoins être compliquée à trouver dans certains sports : “Certains journalistes ont quatre ou cinq rubriques, ils suivent le ski alpin l’hiver et l’athlétisme l’été, par exemple. Alors qu’ils sont six à traiter le foot et deux pour le rugby.” Une organisation de rédaction révélatrice de la hiérarchisation des sports dans l’information.

Le show Yoann Riou 

Ces remarques à propos de la forme que prend une valeur ajoutée de l’information se justifient lorsque l’on observe les articles et couvertures liées au sport : pour le média – pourtant généraliste – Le Monde, ce sont des comptes-rendus fournis sur des performances et des traitements de sujets extra-sportifs (corruption, dopage, etc.) qui ornent les pages sport du journal ou du site internet. Pour la chaîne L’Équipe TV (canal 21), qui ne dispose pas de droits de diffusion des grandes compétitions de football, ce sont des heures d’analyse avant, après, et à la mi-temps des grandes affiches de Ligue 1 ou de Ligue des Champions, accompagnées en prime de commentaires décalés par Yoann Riou, devenu depuis une icône de la chaîne de par ses pitreries.

Couvrir un match sans les images ? Un pari réussi pour la chaîne, qui, à l’occasion de la rencontre Manchester United-PSG du 12 février dernier en Ligue des Champions, a attiré 440 000 téléspectateurs pendant l’affiche, et enregistré un pic d’audience de 840 000 téléspectateurs pendant le débriefing d’après-match.

L’accès aux sources

Avec internet, il est encore plus difficile d’obtenir des informations inédites, qui constituent une partie de la valeur ajoutée, puisque la plupart sont directement diffusées sur les réseaux sociaux et sur les sites par les acteurs du monde du sport (clubs, sportifs, agents…). Un moyen de contourner ce problème : obtenir des informations exclusives à travers des interviews et des rencontres avec les sportifs. L’AFP est un média puissant. On accède facilement aux sportifs de certaines disciplines telles que le handball ou l’athlétisme”, explique Éric Lagneau. “ En revanche, pour le foot, en dehors des moments balisés comme les zones mixtes, c’est très compliqué : il y a priorité aux médias qui détiennent les droits de diffusion.

Cela n’a pourtant pas toujours été le cas. Dans les années 90, l’accès aux sources angevines étaient plus aisé, se remémore François Lacroix, journaliste au Courrier de l’Ouest depuis 22 ans. “En 93-94, le SCO joue en première division. Nous, les journalistes, allions faire les interviews dans les vestiaires après les matchs. En 94-95, en deuxième division, le SCO affronte l’OM au Vélodrome. Et je suis avec mon carnet de notes et mon appareil photo à 1,50 m des buts du SCO. Je pouvais parler au gardien pendant le match !” Les journalistes sportif, notamment locaux, ont dû s’adapter à cette aseptisation comme le raconte Pierre Naudet, qui a couvert le football angevin pour Le Courrier de l’Ouest jusque dans les années 2000. “Aujourd’hui, être journaliste et suivre Angers SCO, c’est tellement éloigné de ce que j’ai connu. Il n’y a pas ou peu de lien avec les joueurs. Tout passe par des conférences de presse. À l’époque, j’avais le numéro de tous les joueurs, je les appelais…”

L’accès privilégié à un événement sportif n’est cependant pas garantie d’une couverture optimale de cet événement. Le journal L’Équipe – propriété du groupe Amaury, organisateur du Tour de France – jouit d’un bon accès aux coulisses et aux acteurs du Tour. Le positionnement est alors compliqué pour le quotidien, entre partenaire de l’événement et média d’information. D’autres journalistes, couvrant surtout le football, se plaignent de l’aseptisation du sport, parfois même dans le monde amateur. “Un joueur de division régional a répondu ainsi à mes sollicitations : “Je choisirai le moment où je m’exprimerai dans les médias. Aujourd’hui, il est encore trop tôt.”

Aujourd’hui, surtout en presse régionale, le sport amateur peut permettre de retrouver l’accès aux sources, donc d’accéder à l’information, et par conséquent de créer de la valeur ajoutée. ”Beaucoup les journalistes se plaignent qu’il y ait peu de proximité chez les pros. Je dis souvent qu’ils peuvent avoir ça chez les amateurs ! Vous avez accès à des clubs niveau N3, R1, R2 qui vous offrent, en termes de proximité du sportif, des choses que vous ne trouverez pas dans le milieu pro, et ca peut vous permettre d’avoir des contenus qui sont intéressants”, poursuit Pierre Naudet. Le sport amateur peut alors permettre à la presse régionale de se réinventer et d’attirer de nouveaux lecteurs, plus jeunes.

Rendez-vous mardi 12 février pour le troisième et dernier épisode de cette série consacrée aux évolutions du métier de journaliste sportif. Si vous l’avez raté, vous pouvez lire le premier épisode « La course à l’information » ici

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